L'Algérie face à son avenir linguistique : entre héritage colonial et impératifs mondiaux

Le ministère de l'Éducation met en œuvre des changements significatifs dès la nouvelle année scolaire en Algérie, suscitant des débats sur l'orientation linguistique du pays. Ces ajustements, qui redessinent le paysage linguistique éducatif, ont provoqué des réactions diverses. Des voix s'élèvent pour accuser le ministère d'improvisation concernant ces modifications, suggérant un manque de préparation ou de consultation. Cependant, l'article indique que les préparatifs pour ces ajustements étaient en discussion depuis le début de l'année en cours, contredisant l'idée d'une décision hâtive.

Le texte critique également un groupe exerçant des pressions sur les autorités pour qu'elles reviennent sur ces changements. Ce groupe perçoit tout renforcement des langues nationales ou l'introduction de l'anglais pour la communication scientifique comme une attaque directe contre la langue du colonisateur. Cette perception révèle une tension sous-jacente quant à la place des langues étrangères et nationales dans l'identité et le développement du pays.

Les tenants du français : un héritage colonial

Le français ne devrait pas bénéficier d'un privilège historique permanent au sein du système scolaire algérien, selon certaines analyses. Cette position suggère qu'il est temps de réévaluer le rôle prédominant que cette langue a pu jouer par le passé. La terminologie employée dans le débat est précise : elle distingue les « francophones », simples locuteurs du français par pratique ou apprentissage, des « francophiles », définis comme ceux qui s'accrochent à un héritage intellectuel colonial et à sa langue comme référence existentielle et identitaire. Ces « francophiles » chercheraient à maintenir la prédominance du français dans les écoles, les universités et l'administration, le présentant comme la langue du progrès et de la modernité, malgré les évolutions linguistiques mondiales.

Il y a environ 15 ans, les thèses de Master et de Doctorat en mathématiques étaient rédigées en français en Algérie, témoignant de l'omniprésence de cette langue dans le milieu académique. Un professeur a décrit de manière éloquente la situation complexe d'un étudiant pensant en arabe, lisant en anglais, et écrivant sa thèse en français, ce qui a abouti, selon lui, à un texte de faible qualité. Cette anecdote illustre les défis cognitifs et linguistiques auxquels sont confrontés les étudiants lorsque plusieurs langues sont impliquées dans le processus de recherche et de rédaction, et note l'impact potentiel sur la qualité du travail scientifique produit.

Le déclin du français dans la science

Très peu de thèses sont aujourd'hui rédigées dans des langues autres que l'anglais, selon les observations actuelles, marquant un changement significatif par rapport à la situation d'il y a quinze ans. Cette évolution reflète une tendance globale au sein de la communauté scientifique. Des données historiques montrent que le français représentait environ 23% des publications mathématiques dans les années 1930, une époque où son influence académique était considérable. Cependant, cette prédominance a commencé à s'éroder progressivement.

Dans les années 1980, le pourcentage d'articles scientifiques en français était d'environ 6% à l'échelle mondiale, une baisse notable par rapport aux décennies précédentes. La base de données Web of Science, une référence en matière de publications scientifiques, indique que le français constituait approximativement 4,5% des publications scientifiques indexées en 1980. D'autres études confirment cette tendance, évaluant le pourcentage de publications scientifiques françaises en sciences naturelles et en ingénierie à environ 4% durant la même décennie. Ces chiffres révèlent une diminution constante de la production scientifique en français.

En 1990, le français ne comptait plus que pour environ 2,14% des articles scientifiques indexés globalement, confirmant une trajectoire de déclin. Cette tendance à la baisse s'est poursuivie de manière accélérée au cours des dernières décennies, le pourcentage d'articles scientifiques en français étant tombé à 1,06% toutes disciplines confondues en 2023. Dans le domaine spécifique de la médecine, le recul est encore plus marqué : le pourcentage d'articles scientifiques en français s'établissait à seulement 0,28% en 2020. Même au Québec, une province où le français est la langue officielle, le pourcentage d'articles scientifiques en sciences naturelles et médicales rédigés en français atteignait seulement 0,6% en 2021, soulignant la domination écrasante de l'anglais dans la recherche contemporaine, y compris dans les régions francophones.

L'anglais, langue de la science moderne

L'anglais est présenté comme la langue internationale important de la science, de la technologie, de la recherche et de la communication. Cette reconnaissance de l'anglais comme lingua franca scientifique mondiale est un facteur clé dans la réorientation linguistique des systèmes éducatifs. L'apprentissage et la maîtrise de l'anglais sont considérés comme bénéfiques pour les étudiants algériens, leur ouvrant l'accès à un vaste corpus de connaissances et à des opportunités de collaboration internationale.

Cependant, il est souligné que l'apprentissage de l'anglais ne devrait pas se faire au détriment de la langue nationale de l'éducation. L'équilibre entre l'ouverture au monde et la préservation de l'identité linguistique nationale est un enjeu majeur. De même, l'apprentissage du français est jugé louable pour son apport culturel et historique, mais il ne doit pas compromettre la langue nationale de l'éducation ni la langue actuelle de la science et de la communication. En d'autres termes, le français ne devrait pas être maintenu au détriment de l'arabe ou de l'anglais dans les contextes où ces dernières sont plus pertinentes.

La situation algérienne est mise en contraste avec celle de pays comme le Vietnam et l'Iran, qui promeuvent activement leurs langues nationales dans l'enseignement et la recherche, tout en intégrant l'anglais comme outil de communication scientifique. En revanche, l'Afrique francophone est décrite comme souffrant des politiques linguistiques héritées du colonialisme, qui ont souvent relégué les langues nationales au second plan au profit du français. Cette comparaison met en lumière la nécessité pour l'Algérie de forger sa propre voie linguistique, en tenant compte à la fois de son héritage et des impératifs du monde moderne.