Un historien français, Gilles Manceron, a récemment exhorté le ministère français des Armées à revoir sa politique de gestion des archives, notamment celles concernant la période coloniale algérienne. Manceron a affirmé que cette politique contredit les principes les plus fondamentaux des droits de l'homme et les valeurs sur lesquelles la démocratie française a été édifiée. Ses déclarations s'inscrivent dans le cadre d'une étude qu'il a publiée en fin de semaine dernière sur le blog du journal français « Mediapart ». Manceron a déclaré que le ministère français des Armées devrait revoir sa politique concernant la gestion de ses archives. Cette étude survient alors que la loi sur les archives a été adoptée en 1979. Gilles Manceron a souligné que « la liberté d'accès aux archives publiques est un principe fragile, et les citoyens doivent veiller à son application effective. »
Fondements juridiques et historiques de l'accès aux archives
L'étude publiée par l'historien français Gilles Manceron, sur le blog du journal français « Mediapart », a soutenu que « le droit des citoyens d’accéder librement aux archives publiques est un droit fondamental de la démocratie, fondé sur de nombreux textes l’indiquant, au premier rang desquels la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ». Cette déclaration fondatrice, et plus spécifiquement son Article 15, a affirmé que « la société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ». Ces principes ont été complétés par la loi du 24 juin 1794, laquelle a stipulé dans son Article 37 que « tout citoyen pourra demander, dans toutes les archives, à des jours et heures déterminés, de prendre connaissance des pièces qui y sont contenues ». Ces textes historiques ont posé les jalons d’un droit fondamental à la transparence et à l’accès à l’information pour les citoyens français.
Une nouvelle législation entrée en vigueur en 2008 a établi un « droit plein de communication » pour les archives datant de plus de cinquante ans. Ce droit visait à faciliter l'accès aux documents historiques, contribuant ainsi à une meilleure compréhension du passé. Cependant, la fermeture des archives militaires relatives à la guerre d'Algérie a été mise en œuvre par l'exigence d'une déclassification préalable pour tous les documents sollicités par les chercheurs. Cette exigence a eu pour effet de restreindre considérablement l'accès à une période clé de l'histoire française, suscitant de vives critiques de la part de la communauté historienne.
Cas concrets et précédents judiciaires
Des historiens ont exprimé des réserves quant à la loi de 2008, s'opposant à la classification d'une catégorie d'archives comme « incommunicables en permanence ». Cette désignation était justifiée, selon eux, par le fait que ces documents tombaient sous le coup du « secret défense ». Les historiens ont objecté à la monopolisation par la loi de 2008 d'une catégorie d'archives décrites comme « incommunicables en permanence », au motif qu'elles relevaient du « secret défense ». Cette disposition a été perçue comme une entrave majeure à la recherche historique et à la liberté d'information.
Gilles Manceron a fondé une partie de son analyse sur des condamnations de l'État français par les tribunaux. Il a notamment cité les poursuites engagées contre un officier ayant mené des recherches sur les armes chimiques en Algérie. Manceron a également basé son analyse sur le refus de l'État français d'accorder à un fils de soldat tué à Thiaroye, au Sénégal, en 1944, l'accès aux archives relatives à cet événement. Ces cas illustrent les difficultés rencontrées par les chercheurs et les familles pour accéder à des informations historiques sensibles.
Le commandant Romain Choron, professeur d'histoire à l'académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan, a été poursuivi pour « divulgation de secrets de la défense nationale ». Le commandant Choron avait soutenu en 2023 sa thèse de doctorat, consacrée à la guerre de résistance en Algérie (1954-1962). Cette affaire a mis en lumière les risques encourus par les historiens militaires lorsqu'ils abordent des sujets classifiés, même dans le cadre de recherches académiques.
En juillet 2021, le Conseil d'État français a rendu une décision annulant une procédure administrative jugée illégale en matière d'accès aux archives. Ce jugement portait sur des documents militaires souvent frappés du sceau « secret ». Cette annulation a été une victoire pour les défenseurs de l'accès aux archives, reconnaissant que certaines procédures administratives restreignaient illégalement ce droit. Ces cas concrets illustrent les tensions persistantes entre le principe de libre accès aux archives et les considérations de défense nationale, qui ont conduit certains historiens à qualifier certaines catégories d'archives d'« incommunicables en permanence » en raison du « secret défense ».
Contexte politique et institutionnel des restrictions d'accès
Gilles Manceron a étayé son analyse en s'appuyant sur les travaux de l'historien français Christophe Lafaye. Ce dernier a officié au Service historique de la Défense (SHD) et a également été chercheur à l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM) durant les années 2019-2020. Lafaye a publié une étude intitulée « Le retour des archives interdites… Secret défense et archives militaires » dans la revue « Histoire Politique ». Ces travaux soulignent l'ampleur des restrictions et des enjeux liés à la classification des archives militaires.
Sonia Combe, auteure de l'ouvrage « Archives interdites. Les peurs françaises face à l’histoire contemporaine » et de l'article « Archives, le législateur et les effets de la censure », a accusé les archivistes d'être « complices de la dissimulation des secrets d’État ». Cette accusation met en lumière la perception d'une collaboration institutionnelle dans le maintien du secret, au détriment de la transparence et de la recherche historique.
Les archives du ministère de la Guerre, du Conseil d'État, du ministère des Affaires étrangères et de la Préfecture de police de Paris sont restées en la possession de leurs institutions d'origine et n'ont pas été versées aux Archives nationales. Cette situation contraste avec le principe général de centralisation des archives publiques. En revanche, les archives du ministère des Colonies ont été transférées aux Archives nationales, intégrant les Archives nationales d'outre-mer (ANOM) à Aix-en-Provence. Le Service historique de la Défense (SHD) demeure un cas particulier où la loi sur les archives n'est pas toujours appliquée. Cette situation complexe de gestion des archives, avec des fonds dispersés et des règles d'accès variables, complique la tâche des chercheurs.
Une période de fermeture des archives a débuté peu après l'élection d'Emmanuel Macron à la présidence. Cette fermeture a été initiée par certains secteurs de l'armée et de l'État, notamment le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale. La fermeture a pris la forme d'une exigence de déclassification préalable de toutes les archives militaires sollicitées par les chercheurs et concernant la guerre d'Algérie. Cette mesure a été interprétée par de nombreux historiens comme un recul significatif en matière d'accès à l'information historique.
Implications et appel à la transparence
Gilles Manceron a estimé que le maintien de la situation actuelle n'est plus justifié sous aucun aspect politique et juridique. Cette considération intervient alors qu'Emmanuel Macron, en février 2017, avait qualifié le colonialisme de crime contre l'humanité, marquant ainsi une prise de position significative sur la question mémorielle. Cette déclaration avait suscité l'espoir d'une plus grande ouverture concernant les archives coloniales. Plus tard, en septembre 2018, le président Macron a rendu visite à Josette Audin. Lors de cette rencontre, il a reconnu publiquement le décès de son mari, Maurice Audin, sous la torture aux mains de soldats français, et a également admis l'existence d'un système mis en place par l'armée coloniale française. Ces gestes de reconnaissance officielle contrastent avec les difficultés persistantes d'accès aux documents qui pourraient éclairer davantage ces événements.
L'appel de Manceron à revoir la politique de gestion des archives s'inscrit dans un débat plus large sur la mémoire coloniale et la nécessité d'une transparence accrue pour permettre aux historiens et au public de comprendre pleinement les chapitres complexes de l'histoire française. La tension entre les impératifs de la défense nationale et le droit fondamental à l'accès aux archives continue de poser des défis significatifs à la démocratie et à la recherche historique en France.